Soufflante #19 : Hugo Gaston, un beau champion mais pas la carrure d’un patron

En même temps que les compétitions sportives, « La Soufflante » est de retour. Un ou plusieurs membres de notre rédaction vous livrent leur coup de gueule sur le week-end sportif qui vient de s’achever. Cette semaine, on parle relève du tennis français.

Marquée par la pluie, le froid et les tribunes vides, c’est peu dire que cette édition 2020 de Roland Garros a du mal à se lancer et à enthousiasmer les foules. Et ce n’est pas le triste parcours des Bleus qui serait à même de ramener un peu de joie dans les travées de la Porte d’Auteuil… Seule éclaircie, la surprise Hugo Gaston, déjà présenté, peut-être un peu rapidement, comme le nouveau diamant du tennis tricolore.

La belle histoire du tournoi…

Petit rappel des faits : le jeune Toulousain de 20 ans, anonyme 239ème au classement ATP s’est révélé pour offrir un très joli parcours au public parisien. Seul représentant français en huitièmes de finale, il aura quoiqu’il arrive marqué le tournoi de son empreinte au gré de performances superbes en cinq sets contre Stan Wawrinka puis Dominic Thiem, qui aura dû puiser dans ses dernières ressources pour se défaire du jeune homme.

Mais au delà du résultat brut, c’est la manière qui a séduit. Infatigable petit gabarit au jeu atypique, à l’attitude irréprochable et à la technique soyeuse, Gaston a cassé les codes d’un tennis souvent stéréotypé et dominé par la surpuissance d’athlètes exceptionnels. À coup de variations d’effets, d’amortis illisibles et de coup de défenses improbables, il a rendu fous ses prestigieux adversaires qui n’ont pas tari d’éloges sur lui.

Un concert de louanges auquel n’ont bien évidemment pas manqué de se joindre les médias hexagonaux, toujours friands de ce genre d’épopées. Le soir même de son élimination, L’Équipe interrogeait ainsi ses lecteurs sur la possibilité du jeune homme d’intégrer prochainement le Top 10. Quand on parle d’un gamin qui n’a gagné que quatre matches sur le circuit principal, c’est aller un peu vite en besogne…

…mais pas la carrure d’un cador

Au delà du discutable sensationnalisme d’un quotidien en mal de têtes d’affiches, c’est surtout oublier que, malgré toutes les qualités démontrées lors de ce tournoi, le joueur n’a pas vraiment les caractéristiques d’une future terreur du circuit. N’en déplaise aux romantiques qui l’imagineraient presque déjà en successeur de Noah, j’ai bien peur que son petit gabarit ne vienne vite limiter son ascension.

Qu’on le regrette ou non, si nombre de poids plumes (Fabrice Santoro ou Marcelo Rios pour ne citer qu’eux) ont enchanté des générations de passionnés, le circuit ne laisse que très peu de place à leurs successeurs. Du haut de son 1m73, le Toulousain serait le second plus petit joueur du Top 100, seulement « battu » par l’Argentin Schwartzmann. Alors que les « géants » squattent le haut de l’affiche, avec un seul membre du Top 10 en dessous d’1m85 quand ils sont cinq au dessus d’1m90 et trois et frôler des 2m, les « nains » peinent à se faire une place au soleil. Ils ne sont ainsi plus que deux à faire moins d’1m75 dans le Top 100.

Une tendance loin d’être nouvelle et qui s’explique bien évidemment par l’énorme déficit de puissance dont souffrent ces joueurs face à des adversaires auxquels ils rendent parfois près de trente centimètres. Si les conditions lourdes et humides de cet inédit Roland Garros automnal ont alourdi les balles, enrhumé la puissance de feu des attaquants et ainsi nivelé les différences, elles ne sont pas légions sur le circuit. Il y a fort à parier que, dès que le Tour aura migré vers des horizons plus cléments, Hugo ne se retrouve vite complètement débordé et que ses tours de magie ne soient plus suffisant pour lui sauver la mise.

Une pression déplacée et négative

N’en déplaise à notre chauvinisme, la véritable révélation de cette édition est à aller chercher de l’autre côté des Alpes avec Jannik Sinner qui, après avoir terrassé Zverev et Goffin, défiera Rafael Nadal en quarts de finale du haut de ses 19 ans et de son 1m88. Un gabarit beaucoup plus conforme pour aller chercher un trophée du Grand Chelem. En effet, depuis 1983 et le sacre de Noah, il ne sont que deux à être allé cueillir un Grand Chelem en affichant moins d’1m80 sous la toise, Gaston Gaudio (1m75) en 2004 puis Michael Chang (1m73) en 1989. Sur presque quatre décennies et plus de 150 tournois, ça fait tout de même léger…

«  Je ne vois aucune raison qui l’empêcherait de se retrouver un jour dans le top 10 « 

Mats Wilander

N’en déplaise au Suédois aux huit titres majeurs, il me paraît chaque année plus difficile d’imaginer un joueur au morphotype d’Hugo Gaston s’imposer au plus haut niveau de la hiérarchie mondiale. En lui fixant de tels objectifs après un seul tournoi réussi, la presse risque encore d’avoir un rôle contre-productif dans l’éclosion de ce gamin en lui collant une étiquette très peu en conformité avec son véritable potentiel. Ne faisons pas comme avec certains de ses prédécesseurs qui ont trop souvent pâti des attentes déraisonnables d’un pays en mal de champions.

À l’instar d’un Richard Gasquet en son temps (pour d’autres raisons), Hugo Gaston n’a pas les armes pour succéder à Yannick Noah et il ne les aura sans doute jamais. Son potentiel n’est certainement pas celui d’un top player capable de briller partout et tout le temps mais plutôt celui d’un hyper spécialiste de la terre battue capable de nous régaler ponctuellement d’exploits homériques et d’épopées mémorables à la Porte d’Auteuil et ce sera déjà pas mal !

Alors ne le crâmons pas en lui faisant porter le poids de la réussite bleue mais profitons de la fraîcheur de cette inoubliable semaine et, qui sait s’il ne nous surprendra pas encore. C’est tout le mal que je lui souhaite.

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