Les « nouveaux mousquetaires » face aux chiffres : les critiques sont-elles fondées ?

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Désormais trentenaire, la fameuse génération des 84-86 arrive doucement mais sûrement vers la fin de carrière. S’il n’est pas encore l’heure d’établir un bilan définitif, on peut néanmoins déjà se pencher sur ses résultats et les comparer à ceux de ses devancières. Régulièrement décriés, les mousquetaires tiennent-ils statistiquement le choc face à leurs prédécesseurs ?

Annoncée comme la plus prometteuses du tennis français, la génération incarnée par Jo-Wilfried Tsonga, Richard Gasquet, Gaël Monfils et Gilles Simon écume le circuit professionnel depuis maintenant plus de dix ans sans pour autant avoir donné une succession à Yannick Noah en Grand Chelem. Derrière ce constat brutal, sur lequel peu d’observateurs auraient parié à leurs débuts, faut-il y voir une véritable faillite ?

Méthodologie

Pour tenter de le savoir, nous avons voulu comparer cette génération aux précédents crus. Les chiffres ne mentant pas, nous avons donc collecté des données statistiques brutes afin de constituer une base de réflexion objective.

Après avoir sélectionné les quatre meilleurs représentants de quatre différentes générations de joueurs français, nous avons compilé leurs statistiques sur différents indicateurs de performances. Puis, nous avons aggloméré les résultats pour avoir une idée de la compétitivité de chaque génération. Ces différentes données ne prennent en compte que le simple sur le circuit ATP.

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Une incroyable constance au plus haut niveau

Alors que leurs carrières respectives ne sont pas encore terminées, Tsonga, Gasquet, Monfils et Simon nous offrent actuellement une permanence aux sommets du tennis mondial inédite dans l’ère Open.

  1. Au classement

Depuis l’avènement de Richard Gasquet, premier de cordée en 2007, le quatuor a assuré une présence continue dans le Top 15 mondial et, à l’exception de très rares périodes, dans le Top 10. On constate ainsi que, si individuellement, ils n’ont pas encore été capables d’atteindre les sommets de Noah (3ème), Grosjean ou Forget (4ème), ils offrent une densité incroyable au tennis français.

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Le moins régulier d’entre eux, Gaël Monfils, actuellement 8ème, a ainsi déjà passé 50 semaines dans le parmi les cadors avec un pic à la septième position. Plus que la génération Pioline et a peine moins de la moitié de la génération Grosjean ! Collectivement, la génération actuelle caracole en tête des bilans avec 500 semaines cumulées dans le Top 10 soit plus que la mythique génération Noah alors qu’ils sont tous encore en activité et performants.

Sur les autres indicateurs de classement, seul le record de participations au Masters leur échappe au profit de la génération Noah. Une différence à nuancer cependant car le format actuel de 8 joueurs qualifiés n’aurait pas permis à Noah en 1982 et 1983 (12 qualifiés) et Leconte en 1985 (16 qualifiés) de participer…

Le public français aurait-il donc banalisé la performance de ses joueurs ? Alors que pour les deux générations précédentes, faire partie du gratin du circuit était l’exception, la génération actuelle en a fait la norme. En termes de présence aux sommets de la hiérarchie, le tennis masculin français vit bien un âge d’or.

  1. Sur le circuit

Cette supériorité au classement n’est ainsi que le reflet de performances régulières sur le circuit ATP. Nos nouveaux mousquetaires dominent leurs aînés dans la majorité des catégories statistiques que nous avons répertoriées.

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La génération actuelle se place en tête de trois catégories sur quatre. Devançant leurs prédécesseurs au nombre de victoires, de succès sur des membres du Top 10 et de finales disputées, ils ne sont pour l’instant dominés qu’au nombre de trophées remportés par la génération Noah

Dans l’ensemble de ces statistiques, si la génération Noah tient bien le choc face aux jeunes, on constate que les deux générations intermédiaires, symbolisées par Pioline et Grosjean ont été nettement moins performantes.

  1. En Grand Chelem

Si sur le quotidien du circuit, on a donc pu constater le haut niveau de performance des Tsonga et autres Gasquet, leur régularité s’observe également dans les événements majeurs, les quatre tournois du Grand Chelem.

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Dans ces tournois, les chiffres sont éloquents : ils arrivent presque systématiquement en deuxième semaine. Quand leurs devanciers connaissaient régulièrement des sorties de routes prématurées, les joueurs actuels ont toujours au moins un de leur représentant en huitièmes de finale, voire en quart. Atteindre le dernier carré n’est même plus vraiment un exploit puisqu’ils l’ont rejoint dix fois depuis 2007, presque autant que les trois autres générations réunies !

En revanche, cette marche semble être pour eux un plafond de verre puisque seul Tsonga, à l’Open d’Australie 2008, a franchi l’écueil pour disputer l’ultime combat, pour cinq demi-finales perdues. A titre de comparaison, Arnaud Clément a réalisé le même exploit lors de sa seul demi-finale et Cédric Pioline a fait mieux en atteignant deux fois la finale pour deux demi-finales perdues.

La grande victoire qui fait défaut

C’est sans doute là que le bât blesse, la capacité de cette génération, particulièrement solide, à réaliser « LA » performance.

  1. Pas d’émergence d’un super champion

La force de cette génération c’est donc son homogénéité. Ses quatre leaders sont des membres de l’élites mondiale et les seconds couteaux (Chardy, Benneteau, Paire, Mannarino…) auraient fait de solides lieutenants à l’époque de Pioline ou Grosjean. Quatre champions dans une génération, c’est très rare et le tennis français a régulièrement pu s’enorgueillir d’être la meilleure nation du Top 100.

Malheureusement, dans ce vivier propice à l’émergence d’un successeur à Yannick Noah et sa victoire de 1983, on attend toujours le frisson ultime. Si Tsonga l’a touché du doigt en manquant un passing donné contre Djokovic voire en finale du Masters contre Federer, le capitaine de Coupe Davis cherche toujours son héritier.

Cette génération attise ainsi la frustration des supporters qui avaient placé en elle des espoirs quasi illimités. Mais cette pouvait-elle vraiment faire mieux ?

  1. Une concurrence trop rude

Si les quatre mousquetaires ont de grandes qualités, avaient-ils les moyens de rivaliser plus sérieusement avec les patrons du tennis mondial ? Rappelons que depuis leur arrivée au haut niveau, le circuit est sous le joug d’un trio monstrueux. Sur les 50 dernières levées du Grand Chelem, Federer, Nadal et Djokovic n’ont ainsi laissé que 8 ! Trois pour Murray et Wawrinka et une pour Del Potro et Cilic. Autant dire que la fenêtre de tir était plus que restreinte.

Alors que les générations Grosjean voire Pioline ont bénéficié de périodes plus clémentes et propices à créer l’exploit, le tennis mondial connait depuis plus de dix ans une densité de champions sans précédents. Nos français ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’y être cassé les dents puisque des champions de la trempe de Berdych, Ferrer, Nalbandian sont restés bredouilles. On est loin de l’époque où Johansson, Gaudio ou Costa pouvaient prétendre à un majeur…

Finalement, à y regarder de plus près, cette génération n’avait sans doute pas les armes pour faire mieux et rivaliser avec trois des plus grands champions de l’histoire de ce sport. On peut d’ailleurs considérer que Tsonga et Simon on fait plus que maximiser leur potentiel quand Gasquet, trop limité en termes de puissance, n’était pas le prodige que l’on pouvait espérer. Reste Monfils qui aurait pu faire mieux (voir par ailleurs).

  1. Le catalyseur Coupe Davis

Finalement, si individuellement leur bilan est donc plus honorable, c’est peut-être collectivement que les nouveaux mousquetaires laisseront un goût d’inachevé. En Coupe Davis, où leur puissance collective aurait dû leur assurer de briller, leur bilan est insuffisant.

Avec deux finales et deux demi-finales perdues, ils n’ont pas encore réussi à inscrire leur nom sur le saladier d’argent comme ont pu le faire chacune des générations qui les a précédés. Si perdre contre Nadal à Cordoue, Djokovic à Belgrade, Federer et Wawrinka à Lille et même Cilic cette saison à Zadar n’a en soi rien d’infamant, c’est plus leur incapacité à se sublimer qui peut faire débat.

Cette génération n’a pas son morceau de bravoure mythique, irrationnel et hors du temps. La résurrection de Leconte contre l’invincible Team USA à Lyon, les balles de matches sauvées par Boetsch à Malmö ou le week-end de rêve d’Escudé à Melbourne, vainqueur du N°1 mondial Hewitt dans son jardin… Ces moments où les bleus se sont sublimés, ont su trouver des ressources inespérées dans leur esprit collectif, c’est ce qui manque à cette génération dorée pour définitivement faire taire les sceptiques.

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Il ne leur reste plus beaucoup de temps pour cela avant de passer la main. Une ou deux occasions de créer un exploit immortel qui couronnerait « LA » plus brillante génération du tennis français au lieu de ne laisser que des regrets. Après eux, le futur où le seul Lucas Pouille semble en mesure d’éclore, sera moins radieux.

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