Les maudits du noble art : « L’été des ados condamnés »

Cette fois, pas de voyage dans le temps vers les prémices de la boxe mais une plongée intimiste et oppressante dans l’enfer des combats de rues des corons ou cet art n’avait plus grand chose de noble.

L’aube approche à grands pas. Le sommeil me rappelle dans un dernier sursaut tendrement désespéré pour une dernière étreinte, un ultime câlin arraché aux bras d’une journée qui commence toujours trop tôt. Bien que celle qui s’avance embusquée sous les brumes aurorales, a les délicieux contours d’une paresse que je ne me lasse pas d’honorer. C’est journée de RTT et je compte profiter de chaque instant pour ne rien faire le plus longtemps possible. Le café est le premier contact que j’établis avec ce jour délicieusement attendu. Un cérémonial aphone et brutal qui vient clore définitivement la nuit qui l’a précédé.

La « solitude », quartier prémonitoire

Le café apporte la clarté à un esprit encore prisonnier de la léthargie des songes. Il propulse dans ma psyché un élan nostalgique qui concourt à l’exhumation de vieux souvenirs. Les épisodes du passé défilent dans mon esprit, le café est réminiscence. Il met à l’épreuve la flexibilité du temps et de l’espace. Il convoque un instant anonyme perdu dans le cortège des souvenirs. Sorti des gouffres de l’oubli, il me ramène à l’été 1994 et à ma région natale du Nord de la France. Au pays du charbon, roi sombre à l’incandescence prisée, qui a plus de valeurs quelles mains qui l’extraient des entrailles de la terre, les villes se ressemblent, jumelles de monotonie, elles fleurissent, malgré l’âpreté de l’activité minière, sous les cieux grisonnants. C’est dans un petit hameau de Douai que je suis né. Le quartier de la « solitude ». J’y ai passé toute mon enfance et la majeure partie de mon adolescence. « La solitude » nom prémonitoire, contrairement à celle de Pablo Neruda, fut loin d’être lumineuse.

Cité « La Solitude » à Douai (59)

À la solitude, nous étions une multitude d’âmes meurtries, issues d’une double généalogie non assumées, plongées dans l’oppressant sentiment éponyme de la cité qui nous engloutissait. Nous étions les enfants d’une terre, les produits d’une époque ou plus simplement les conséquences directes de l’historicité familiale, celle-là même qui subissait les soubresauts de l’Histoire d’un siècle marqué par les travers de l’humanité (fascisme, colonisation). Les nombreux croisements de la destinée humaine engendrent le croisement des genres humains. Rejets de deux cultures qui refusaient notre particularisme par fautes d’être totalement l’un ou totalement l’autre, nous étions en équilibre instable, un pied dans le bassin minier, l’autre par-delà le bassin Méditerranéen et entre les deux errait un esprit perdu dans ce processus d’acculturation, qui s’accommoda peu à peu de cette misère incréée. Ces refus d’appartenance nous incitaient à ne rien devenir et n’être personne était une quête qui nous semblait accessible, vouloir autre chose signifiait fleurir une tombe de plus au cimetière de nos ambitions.

On disposait d’outils pour se bricoler une destruction…drogue, violence, délinquance, déscolarisation, abandon d’un avenir sur les sentiers de la perdition. Le monde que l’on nous offrait contenait notre mort sous-jacente. La dérive sociétale devint progressivement notre seul rapport au réel, normative de notre quotidien, elle dérégulait l‘attitude et ensevelissait notre parcelle d’humanisme sous une montagne de haine que générait ce sentiment de frustration permanente. Nous nous situions dans la filiation délictueuse de ceux qui nous avaient précédés. Frères, cousins, amis, voisins ou illustres inconnus de notre environnement avaient balisé un chemin tortueux et torturant que nous entrevoyons comme la seule issue possible. Car à l’école des corons, l’assiduité au délit nous délivra un certificat de nuisance. Dans ce maelstrom d’inélégance, la vie peinait à trouver son expression la plus raffinée. Elle n’avait d’expression que dans l’étroit carcan du « déjà condamné ».

Les corons regorgeaient d’endroits fréquentés jusqu’à l’errance où l’ennui nous disputait à l’inutilité. Les ruelles, bordées des maisons aux briques rouges dont les cheminées crachaient leurs fumées épaisses, recueillaient nos humeurs bouillonnantes dans une exubérance de maux qui pourvoyait aux innombrables égarés le choix de leur registre. Chronique ordinaire d’une misère devenue ordinaire, la détresse se pare de nos noms, perles innombrables portées en collier autour de son cou.

La boxe comme violent exutoire

Le sport nous apportait une bouffée d’oxygène et le parc de la Templerie devenait un complexe sportif en plein air. On y pratiquait tout ce qu’on pouvait y pratiquer, football, tennis de table, basket, tennis sur parking. On organisait chaque été un tournoi de boxe dans l’ancien bassin à poissons que le temps et la négligence avaient fini par dessécher. Contre un forfait participatif de 20 francs, on intègre le grand tableau des huitièmes de finales, catégories moins de dix-huit ans. La règle est réduite à la plus simple complexité : trois rounds de trois minutes, pas de coups bas, de coups de coudes ni de coups de têtes.. Si à la fin des trois reprises les deux boxeurs sont toujours debout, le verdict sera rendu par le public, pour la plupart composé d’ivrognes, de drogués, de délinquants notoires, de vicelards, de curieux et de badauds passagers intrigués par l’hystérie collective, bref des sans cœurs, des frustrés, des voyous ou voyeurs, moralité est offerte au peuple du purgatoire, par sa bouche sera vomie la sentence, par sa voie et ses voix sera rendue la justice. 

Le tirage au (mauvais) sort me désigne Kader, alias Spook, comme premier adversaire. Spook est un garçon de ma rue, de deux ans mon aîné. Fainéant, fourbe, voleur, menteur, il poursuit sans cesse une entreprise de démolition de sa propre existence. Pour accélérer ce processus, il sombre corps et âmes dans l’addiction aux drogues. Cannabis, Ecstasy, Héroïne, cocaïne, codéine, amphétamine, LSD, crack, toutes matières susceptibles de faciliter sa déchéance finissent dans son organisme. La dope a même emporté progressivement son humour dévastateur qui était sa principale singularité. Encore qu’à le voir enfiler les gants et se poster face à moi en garde haute avec les jambes flageolantes sa silhouette squelettique et son aspect cadavérique, on se dit que même drogué jusqu’à la moelle, le « spook » ne se départira jamais de son naturel comique. Faute d’aspirer à devenir, il se contentait d’aspirer les flocons de cocaïne qui blanchissaient son été. Ce givre synthétique avait figé sa volonté dans une posture de soumission à la toute puissante chimie et à son pouvoir chimérique. Il avait choisi la parallèle de l’illusion à la droite ligne de la réalité. Nul d’entre nous ne le blâma vraiment car tout comme lui on savait qu’on mettrait toute une vie à mourir. La toxicomanie est un chemin qui ne connaît pas d’aboutissement.

Une partie de la famille de spook s’est tassée au bord du bassin. Il y avait Omar, que l’on surnommait le « dealer de son » ou le « funky Brother », dénicheur de morceaux inédits nappés de chocolat Soul ou importateur de sonorités sirupeuses rythmant nos heures entre deux ennuis prolongés. Sa sœur Kébhira (littéralement «la grande » en arabe) se charge d’entretenir l’ambiance, de souffler sur les braises. On l’appelait «la méduse », du venin plein la bouche et de la came plein les veines. Elle trimballe son bébé criard, pauvre bâtard duquel pléthore de sérial fornicateurs pourraient revendiquer la paternité. Début du premier round, la stéréo d’Omar délivre « Billy Jack » de Curtis Mayfield. La ligne de basse fait danser l’horizon, le souffle du vent ondule sous l’effet des harmonies sonores, rythme lancinant qui invite à cogner en douceur, à boxer dans la ouate mais ni toi ni moi sommes là pour planer sur la partition musicale du « superfly ».

Tu n’es plus dans l’illusion, les coups sont réels, dont la drogue atténue certainement la portée mais ma riposte trace des traits acérés décochés à la farce de ton opposition Spook. Tu ne proposes qu’une louche de taloches mal ajustées ou une grappe décomposée de punchs aussi moisis que ton sang. La boxe est comme la dope, trop mauvais pour toi. Nocifs ça creuse ta tombe, patientes encore un peu et tu pourras y prendre place, lèves les bras, protèges ton corps, j’entends les os qui craquent, tout s’effrite, tes chicots se déchaussent, tu ne peux même plus croquer dans ta biscotte le matin, tu es aussi épais qu’un survivant des camps de la mort, tu as du sang qui te descend des narines, d’habitude y a de la poudre qui y monte, faut au moins goûter à la vie avant de se laisser mourir. En attendant goûtes à ma gauche, reprends de ma droite. Ressens la douleur Spook, vis Spook, sois meurtri par quelque chose de réel, ton passage par ce monde ne peut compter que par ta fuite dans l’artifice de l’univers chimérique, l’exaltation des sens, cherchant un point d’ancrage dans la seringue sur vitaminée, te dérobe à notre réalité et t’emmène, par ta fascination du néant, vers les limbes ténébreux de l’oubli. Une combinaison au plexus te rapproche des rivages éternels, tu n’as plus la force d’esquiver, tu t’offres à mes poings comme tu tends ton bras à la seringue. Tu ne resteras pas longtemps suspendu entre le sursis et le trépas.

Fin de la première reprise, tu t’effondres sur le tabouret. Tu ne reprendras pas le combat. La radio de ton Funky Brother allait entamer « no thing on me » que mes poings allaient te fredonner durant trois minutes tel un hymne à la sobriété, ta gorgone de sœur avait programmé un second opus d’insultes dans son crachoir automatique. Ton neveu continuera de brailler bien après le gong imaginaire, il braillera toute sa vie comme la brûlure du premier souffle, comme la douleur d’une naissance refusée. Quant à toi, tu rejoindras, dramatiquement, le rang des veines percées, à l’âme dévorée par l’immonde bête blanche qui recrachera tes restes, maigre pâture aux vers insatiables, dans un fossé voisin. De la chambre du « dealer de son» s’évadent les accents torturés de Freddie’s Dead portés en oraison. Puisse ton paradis être autrement qu’artificiel.

Le combat comme justice immanente

Pour appréhender mon prochain adversaire, il convient de plonger de l’autre côté du miroir. Hassan est beau, unique, il est l’incarnation du bien et de la beauté. Notre univers était peuplé de têtes de pioches et de visages cabossés. Hassan souvent donné la sensation d’un mirage dans notre quotidien. Beau, grand, élancé, élégant d’apparence et d’attitude, élève brillant qui faisait la fierté de ses professeurs et le respect de ses camarades, capitaine exemplaire de l’équipe de foot du quartier, il y avait dans toutes ses dimensions l’expression d’une perfection qui nous fascinait. Un être concentrant une kyrielle de qualités et de vertus, le tout diffusées par un naturel désarmant qui mettait en relief notre indécrottable médiocrité.

Mais il n’était pas « seulement » la personnification d’UN idéal ou l’éminent représentant de l’excellence humaine en ces lieux désolés, il opposait un cinglant démenti aux théoriciens de la génétique criminelle. Ses trois frères aînés étaient des petites frappes multirécidivistes qui, de séjours carcéraux en libertés sursitaires, rehaussaient le prestige de leur benjamin. En observant la trajectoire des membres de la famille, nous étions stupéfaits de l’asymétrie constatée entre l’intègre confondu et accompli dans l’axe du monde et les tourmentés dilués dans le grand bain de la violence auto- destructrice. Magicien des lieux à la douceur assassine, il imposa la beauté là où seule la force avait le droit de « cité ». Mais magicien ou tortionnaire, beauté réfléchie ou obscure laideur, il représentait un obstacle à écarter, un adversaire à abattre.

Dès le début du combat, ma rage lui explose à la figure. Hassan est un privilégié de la nature, étranger à la difficulté. Je l’emmène batailler dans un registre qu’il abhorre, la victoire passera par le laborieux et l’éclat boueux de la chiffonnade. L’issue de notre affrontement sera ce que j’en voudrais et non ce qu’il en espérait. Il fuit le corps à corps, je lui offre une promiscuité de tous les instants, nos odeurs se mélangent, nos souffles se confondent, je perçois ces râles prolongés comme des invitations à poursuivre mon labeur, des encouragements aux succès qui ne tardera pas à m’appartenir par mérite et obstination. C’est mon quart d’heure de gloire, Hassan a l’éternité pour se repaître du bonheur qu’il lui est prescrit par divin décret sans y consentir un véritable effort. Quel charmant privilège que de jouir d’un inné tant jalousé. Je cogne dans tous les sens, mes poings s’agitent sous tous les angles, j’ai 10 bras, j’ai 20 mains, j’ai 30 volontés, j’ai soif de revanche, faim de reconnaissance, besoin d’expulser cette haine sur ce que j’ai toujours voulu être, Hassan est mon idéal et je m’acharne à le briser. Il bascule contre les vieilles parois du bassin et s’effondre. Rassasié, je ne me rends même pas compte que je viens de faucher la seule rose qui poussait dans ce fumier. Rattrapé par la malédiction des lieux, Hassan dévia de la ligne vertueuse qu’était sa vie. Absorbé par les abysses, il plongera pour trafic de stupéfiant. Les policiers, qui cultivaient une sacrée dose de cynisme, le cueilleront le soir de ses fiançailles.

La débâcle comme inéluctable destin

Aux pays des gueules noires, mon démon est blond, le cheveu crasseux, le visage gagné par la couperose et se prénomme Bertrand, bien dans la tonalité d’une allure qui suinte le soufre comme au temps maudit de la pire condition humaine. Il est issu d’une lignée de ferrailleur dont il perpétue la tradition avec la robustesse qui caractérise les gens du métier. Le patriarche de la famille était l’Héphaïstos du coin dont l’épanchement et l’étanchement de ses émois l’avaient plongé dans une brutalité très primitive. Les mandales et le ceinturon étaient les instruments forgeant le mental de ses rejetons. Une méthode typique des schémas éducationnels de « l’époque», où l’on craignait davantage le fouet de l’autorité paternel que le maillet de la justice. Le Saint Patron des ferrailleurs, bourru à la vitalité flétrie et à la vigueur surannée, vit désormais ses bastons par procuration, accompagnant son fils aux quatre coins des rings. En lui communiquant sa ferveur pour la souffrance, sa passion pour la douleur et son amour pour le mal infligé. Il était la caricature de la caricature de l’ivrogne épanoui dans les méandres de l’alcool, la forme quintessenciée du poivrot assumé vivant de et pour son addiction.

La « cogne » et la « bibine », sont les deux pôles confondants du gamin, héritage d’un Hercule désœuvré sans travaux mais travers. Licencié au club de Boxe de la ville, il pensait avoir trouvé le parfait exutoire à sa rancœur congénitale et pourtant flinguer des sacs de frappe ne saurait suffire à étouffer ce qu’il avait de vif et d’écorché. L’atmosphère dans le parc est encore plus nauséabonde que d’habitude. Le combat semble être transporté vers d’autres perspectives, plus générales car sous le vernis du furtif intérêt pour une animation de quartier, certains y décèlent la symbolique de la suprématie des races et de la hiérarchisation des ethnies. Ça crie, ça gueule, ça vocifère, ça beugle, ça braille. Un troupeau de pochtrons sort du troquet qu’est devenu le club de pétanque voisin, faisant davantage résonner les verres que claquer les boules. On s’époumone, les « nez de cochons « donnent du concert de houblon en répandant leur haleine inflammable dans ce fond d’air déjà menacé d’implosion. Je suis encore descendu d’un étage dans la fosse à purin, car il est des bas-fonds où la vermine se télescope. À l’extérieur des « cordes «, au-dessus du bassin, ça tourne au clash des civilisations, invectives et injures, les combats d’insultes avant le combat de poings où l’on étale les maux de l’esprit pour des mots de bas prix. Blanc du cru contre « bicot » immigré, et tout autour alcooliques notoires contre musulmans décomplexés qui marient l’illicite du trafic au halal des merguez grillant sur le barbecue. Malgré le déclin progressif du jour, le soleil continue de cogner sur les caboches. Déplumés, nous ne sommes que des poulets dans la rôtisserie des âmes. Je fixe mon adversaire comme face à mon créateur, une déférence teintée de défiance, je le sais dangereux, incontrôlable et que si j’ai le bonheur de remporter ce combat, il me sautera à la gorge et crèvera ma jugulaire avec ses dents ou alors choisira-t-il de m’éventrer sur place et de filer mes entrailles à son doberman. Le papa ferrailleur, ventru et vermoulu, pointe son doigt en ma direction : « Il va te maquiller comme une p*** à 100 balles. » Sûr qu’il sait de quoi il parle.

Après s’être querellés du regard quelques secondes, deux trois tours du ring pour bien consolider le cadre de nos débats, je balance une série de jabs pour établir le contact. La riposte jaillit sous la forme d’un crochet que je contre avec l’avant-bras, puis me pousse violemment, je glisse sur un appui fuyant en voulant me récupérer. En le voyant charger comme un bison, je me rattrape en le ceinturant pour éviter la correction. On s’enlace, un premier corps à corps. Fatal rapprochement. Son haleine a des relents dégradés de bête immonde, plus répulsive qu’un fennec négligeant sur l’hygiène. Ma bouche a gobé cette particule nauséeuse. L’odeur fait son chemin jusqu’à mon abdomen, mes organes se tordent, bons à rincer l’impureté dont ils sont imbibés. Sans recevoir un seul coup il me met l’estomac de travers. Faut que je bouge sinon je suis mort, je dois le déplacer pour le vider de son stock de TNT. Je l’invite à visiter le ring, me courir après comme un chien après son Os. La bête poursuit sa proie qui a encore la force de fuir. Je me faufile, je tourne autour, je change d’appui, je passe en dessous d’un swing, il enrage, ses yeux déversent des discours de haine mais je n’ai pas les moyens physiques de poursuivre cette tactique bien longtemps. La politique est coûteuse et mon capital énergie se délite. Fin du premier round.

Malgré tous ses attributs brutaux et l’expression de sa sauvagerie, l’espace du ring est encore à conquérir. Je regagne mon coin passablement inquiet. Ça résonne dans le casque et ce brouhaha m’assourdis. J’essaie de rester lucide, j’ouvre grand la bouche pour bien remplir mes poumons, ma cage thoracique a sifflé comme une cocote minute sur le point d’exploser ou le hennissement fatigué d’un poulain épuisé jusqu’aux jarrets. 
Il m’a imposé un rythme d’inconscient pour déjouer les pièges venimeux dont son cœur est gorgé. Je n’ai personne dans mon coin, pas d’Eddie Futch ni d’Angelo Dundee, juste la trouille qui met en garde, juste cette pétoche qui me maintient conscient du danger encouru, juste cette flippe du mauvais coup, cette hantise de la raclée, l’angoisse de l’humiliation qui m’alerte du péril qui me guette. J’ai vécu le second round comme un calvaire. J’ai oublié de respirer et toute mon énergie s’est consumée, envolée dans les vapeurs de ce barbecue obsédant. Cet enragé frappe comme une mule. Je me demande si l’affreux ne m’a pas monté un coup à la « Bug’s Bunny » en planquant un fer à cheval dans son gant. Il a astiqué mes côtes avec un plaisir de sadique, doublé à l’abdomen avec l’acharnement  d’un barbare touchant aux confins de la cruauté. La perspective d’encaisser trois minutes de plus les charges d’un mulâtre décérébré me rende paranoïaque. J’ai envie de me lever de ce tabouret pourri, de me sortir de ce traquenard en courant le plus loin possible. Mais il y a 160 francs en jeu, une partie du paradis, de quoi financer un business qui m’offrira du bon temps, l’ultime luxe que l’on peut se payer.

La troisième reprise démarre à peine qu’il me choppe à la mâchoire, c’est le brouillard estival dans mon esprit, des filets de sang se tressent dans ma bouche, je vacille un quart de seconde, léger mouvement de balancier vers l’arrière puis vers l’avant, mes talons se soulèvent quand le cobra s’élance, rapide et vif il mord dans ma chair, je sens ses crochets s’enfoncer, le choc a libéré les dreads d’hémoglobine contenus dans ma bouche, le venin se propage dans mes veines, galope dans mon esprit, la douleur me paralyse un court instant, mes yeux roulent comme deux pépites en gravitation, mon genou fléchi dans une posture d’allégeance, je me repens d’avoir cru à la victoire dont je réalise brutalement le prix exorbitant à verser pour l’obtenir. Ce bourreau plein de morve déchire de toute sa rage la tendresse d’une éternité passagère. Il me surplombe, lève les bras, et conclut son œuvre par une bordée d’insultes. Quelle idée de croiser le fer avec un ferrailleur ! La foule redouble de vacarme, la soirée s’étire au-delà de son terme, des torrents de houblon continuent de descendre dans les gosiers, les fumeurs de haschich s’éparpillent aux quatre coins du parc, la douleur m’a pénétré, obsédante, aliénante, elle me rappelle ma défaite, j’ai mal de vivre ce moment, la nuit ne viendra pas après cette soirée, une aube de larmes et de sang se lèvera sur ma débâcle. J’ai perdu ma mise initiale de 20 francs et je ne remettrai jamais plus les gants.

Bertrand gagnera le tournoi et empochera les 320 francs qui iront remplir la caisse métallique de la « baraque italienne », club de jardiniers locaux qui désaltère chaque soir les assoiffés de notre « solitude ».

Dès le printemps suivant, je profiterai d’une fêlure lumineuse dans la grisaille des cieux pour fuir cet endroit, le seul que j’ai connu en 17 ans, en m’engouffrant dans cet interstice à la forme de ticket d’évasion. Je n’ai presque rien ramené de mon enfance, je n’ai rien emporté de cette « solitude » qui était la négation de notre multitude, qui encourageait le déni de notre existence, j’ai tout laissé derrière moi, seule la passion de la boxe, chevillée au corps, m’accompagna dans ma fuite vers la normalité.

La matinée tire à sa fin et la cafetière est encore à moitié pleine…

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