Les maudits de la Boxe : « Le destin tragique de Daniel Mendoza »

Après avoir voyagé dans l’Angleterre du XVIIème siècle pour découvrir les prémices de la codification de la boxe, attardons nous sur l’histoire de l’une de ses premières légendes.

Remonter le destin de Daniel Mendoza et en dénouer les liens c’est un peu comme ouvrir un sac à légendes. Un destin projeté, depuis des sous-sols « perséphoniens », vers des altitudes icariennes.

Une famille marquée par l’exode

Né à Londres le 5 juillet 1764, il est le cinquième des sept enfants d’un couple d’artisans modestes (Abraham et Esther Mendoza) qui tentent de subsister dans le purgatoire sociétal qu’est White chapel. À la fin du 15e siècle, les ancêtres de Daniel, juifs marranes, ont quitté l’Andalousie et le bûcher que leur prédestinait Torquemada. Les Mendoza bénéficiaient de la respectabilité et du prestige que leur octroyait leur fonction de juge rabbinique au sein de la Judéria de Cordoue, à une époque où l’Andalousie constituait un rempart contre l’obscurantisme, un bouclier contre le fléau de l’intégrisme. L’union tripartite (Hébraïque, Islamique et Romaine) permit trois siècles d’épanouissement intellectuel et enfanta un art de vivre au centre duquel le respect, la tolérance et l’altérité étaient des préceptes relationnels. La foi n’était pas qu’une prescription à la croyance mais l’élan nécessaire à la pleine et totale exploration de l’esprit

L’avènement du troisième calife des almohades, Al Mansur, a refermé définitivement la parenthèse enchantée ouverte par « l’esprit de Cordoue «. Son fanatisme a condamné le pluralisme religieux, banni la diversité spirituelle. Il proclama un autodafé sensé épurer l’inestimable bibliothèque cordouane des « œuvres païennes » contraires à «sa religion ». Son ordre prendra la forme d’un immense brasier dans lequel se consumeront quelques 300 000 livres. Al Mansur a ouvert une brèche au chaos, une brèche dans laquelle s’engouffrera plus tard l’inquisition « torquemadesque ».

Certaines légendes remontent l’ascendance des Mendoza à des illustres personnages de la culture hébraïque tel que Maimonide ou le Roi David lui-même. L’errance, les humiliations et les persécutions ont tari la noblesse de leur sang. Quand les Mendoza débarquent à Londres avec leur peur sous le bras et leur instinct de survie pour unique bagage, ils perpétuent à leur tour une bien triste tradition du peuple juif : l’exode.

Une destinée forgée dans la misère

À White Chapel, Daniel Mendoza grandit dans d’atroces conditions. Le quartier de l’East End est une véritable insulte à l’humanité. Dans ce lieu de privation et d’excès, l’espoir n’est qu’une particule évanescente qui se dissout dans la réalité comme un flocon de neige égaré en plein Sahara. La population patauge dans la boue, racle la poussière, épouse une pauvreté sans nom qui condamne ces habitants avant même qu’ils soient venus au monde. La détresse creuse les cœurs aussi profondément que l’intérieur d’une vieille prostituée. Les tanneries, les abattoirs, les fonderies et autres industries polluantes plantés au milieu de ce dépotoir concourent à la déstructuration sociale. Ils y déversent leurs déchets et propagent une atmosphère étouffante qui balaie les rues crasseuses de ce sordide endroit. Un souffle brûlant qui murmure à l’oreille de cette population damnée qu’elle est en enfer.

White Chapel n’est qu’un immense cratère d’immondices toujours prêt à cracher sa lave d’inhumanité. Elle est semblable à un énorme bovidé anthropophage ruminant des proies trop tendres sous ses mâchoires d‘aciers. La jeunesse de Daniel Mendoza dérive au milieu des naufragés de son environnement. Faute de moyens financiers pour poursuivre ses études, il multiplie les petits boulots (vitrier, importateur de thé, marchand de tabac, serveur,) qui se soldent invariablement par des renvois pour des bagarres, altercations ou excès de violences. Tous ceux qui portent atteinte à sa dignité goûtent à la fermeté de son poing droit.

C’est dans l’arrière-cour d’un troquet mal fréquenté du quartier que le jeune Mendoza va découvrir le sens de son histoire. Venu brouiller la réalité dans des vapeurs alcoolisées, il va dissiper les brumes qui obscurcissent son avenir. Daniel est absorbé par le spectacle mettant aux prises deux hommes dans ce qui ressemble davantage à une foire d’empoigne qu’à une bastonnade suintant la testostérone. Deux sacs d’os embarqués dans un combat à l’estomac pour l’estomac. Curieusement, ces deux silhouettes squelettiques rongées par toute une vie de crève la faim font basculer la vie de Daniel Mendoza. Il découvre la boxe. Elle ne va plus le quitter. Il s’engouffre en elle, elle s’empare de lui. Elle l’arrache à la misère, il la délivre de ses faux amants et va révéler la grandeur qui sommeille encore en elle.

Une inéluctable ascension

Elle va lui apporter le sentiment d’exister, de valoir quelque chose. Mendoza devient la coqueluche de White Chapel. Très vite, la foule se passionne pour ce petit gabarit au style original. À cette époque, la boxe ignore les catégories, la segmentation pondérale qui garantit un certain équilibre des forces entre les gabarits opposés. Mendoza est une brindille faisant face à des troncs à l’écorce graniteuse. Le profil offert par Daniel est déroutant, aux antipodes des standards de l’époque. Culminant à environ un mètre soixante-dix, les archives le pèsent à peine plus de 75 kilos, il est coiffé d’une imposante chevelure, une longue tignasse noire qui voltige à tous vents comme un emblème de liberté et une peau brunie dont on ne saurait dire si elle est une conséquence directe de la génétique ou l’effet de la crasse qui l’a toujours côtoyé.

Daniel Mendoza est un humain bâti et charpenté autour du squelette d’un chat, incroyablement flexible, souple, élancé, fin, maigrelet. Ses articulations ne sont que ressorts. Pour compenser son déficit physique, il développe une boxe tonique, rapide, basée sur le mouvement la rapidité gestuelle, un coup d’œil aiguisé et un sens de l’esquive jamais vu à l’époque. Cette manière de combattre ne fait pas toutefois pas l’unanimité. Elle est perçue comme une violation du rituel pugilistique, un dépassement illicite de sa doctrine sédentaire qui s’est accommodé des empoignades d’ours évoluant sur pignon fixe. Les victoires s’enchaînent et cette boxe si particulière attire d’innombrables admirateurs. Mendoza commence enfin à savourer une vie digne de ce nom. Combat après combat, il amasse une jolie fortune, achète une propriété à White Chapel qu’il baptise « l’Amiral Nelson » et y enseigne sa conception toute personnelle du pugilat. Une école est fondée, mieux un courant de pensée se propage. La boxe n’est plus condamnée à la brutalité radicale. Elle mue en Art, elle file la parfaite métaphore qui, jailli de ses poings prend la forme de miracles perpétuellement renouvelés. Harry le charbonnier, géant de deux mètres, se consume en quarante minutes, Martin le boucher de Bath est découpé méticuleusement en une demi-heure.

Sa réputation dépasse rapidement les limites de son quartier. Porté par la fougue et l’enthousiasme de ce peuple des abîmes, qui le rebaptise «l’Etoile de l’Est» ,il obtient le droit d’affronter Richard Humphries, gentleman boxeur et idole de l’Angleterre. Le duel Humphries- Mendoza enflamme le pays et tombe inévitablement dans la caricature de la lutte des classes entre le sans-grade des bas quartiers de Londres et le représentant des peaux rosées parfumées aux privilèges et au bien-être. Mais bien plus qu’une lutte entre miséreux et nantis, c‘est une lutte de deux conceptions de la boxe, l’une qui a fait du mouvement son idéologie créatrice et l’autre qui vit et périt par la force brute et son conservatisme. Humphries est un monstre de puissance. Massif, le torse large comme une armoire normande, de longs bras au bout desquels pendent deux poings gros comme des rochers qui auraient dû lui valoir une condamnation pour ports d’armes prohibées. Le tout reposé sur une solide paire de jambes aux mollets dégradés en pointe qui semblent le clouer sur le sol. Mendoza lui rend plus de vingt kilos. Les spectateurs présents autour de l’anneau ce jour-là vont toucher du regard la matière élémentaire du pugilat : Le Noble Art.

Au capitole contre Humphries…

Mendoza virevolte, emmène Humphries dans un tour de manège lancé à pleine vitesse. Il joue du buste, roule des épaules, son corps répond à une musique qu’il est le seul à entendre. Il bondit, plie les genoux, déplie les bras qui lui servent de fouets, ça gicle de toutes parts, le visage de Richard est fardé de rouge et de bleu. La facilité n’est pas qu’apparente, elle est la parente de ce génie réformateur qui enivre l’assistance dans ses circonvolutions transcendantales. Humphries s’épuise à poursuivre l’insaisissable,il s’agite en tous sens à grands coups de poings nerveux non contrôlés, des moulinets de bras qui trahissent sa filiation animale. Mendoza réduit son adversaire à deux états consubstantiels, la colère et la résignation. L’issue du combat est toute tracée quand les partisans d’Humphries décident d’influer sur les événements. Ils envahissent le ring pour permettre à leur protégé de récupérer. L’arbitre a du mal à garantir la régularité des débats. Humphries frappe bas et touche. Le combat verse dans la pourriture.

Daniel Mendoza est battu après Vingt-neuf minutes d’un duel émaillé de tricheries insupportables. Humphries fanfaronne « J’ai battu le juif » qui résonne comme un soulagement. Certains parieurs refusent de percevoir leurs gains. La colère monte parmi la foule. Elle enfle, houleuse se mue en un fleuve porteur de clameurs sauvages qui menacent de tout ravager. Dans les calèches qui ramènent les nobles à leur demeure, la revanche est une passagère omniprésente. La vraie aura lieu une année plus tard et aura un goût délicieusement éclatant pour Daniel Mendoza.
Le 06 Mai 1789 à Stilton, au petit matin, (la boxe est toujours frappée d’interdiction et les combats se déroulent à l’aube dans des endroits reculés afin de se prémunir des descentes de la police), 3000 personnes paient pour la toute première fois leur billet d’entrée pour assister à une rencontre de Boxe. Et de rencontre à proprement parler, il n’y en a eu. 59 minutes de démonstration rendent justice au rebut de White Chapel. Humphries et la noblesse s‘inclinent. Le « juif » a vaincu.

Au petit matin de ce printemps 1789, le ciel fait descendre sur l’Angleterre une aurore de satin qui , en diffusant progressivement son rayonnement purpurin, inonde soudainement la vie de Daniel Mendoza de tout l’éclat du monde. Avec l’avènement de Mendoza, le boxeur change de statut. Trop longtemps considéré comme de la chair à cogner pour cogner, il évolue en un être délié, en mouvement perpétuel, qui répond non plus à un comportement primitif mais à une véritable réflexion dont le corps devient le support de cette expression. Les marquis et les ducs voient d’un mauvais œil ce juif espagnol de bas lignage se jouer de l’adversité avec une telle insolence. John Johnson est chargé de purifier la boxe de ce « phlegmon». Celui qui donne des leçons d’auto-défense au poète Byron se dresse sur la route de Mendoza.

…avant la chute Tarpéienne

La mise à mort est programmée le 15 Avril 1795. John Johnson utilise tout le manuel de la vermine conventionnée par le système. Coups bas, frappes derrière la nuque (rabbit punch), il empoigne la chevelure de Mendoza, tire de toutes ses forces, la tête de Daniel est offerte en sacrifice à l’autre main du bourreau qui s’acharne violemment. Le ring est recouvert du sang de Mendoza. Jackson redouble de rage et d’animalité. Le visage de Daniel est ravagé, il termine à genoux noyé dans une mare d‘hémoglobine, une longue et épaisse morve rougie coule de son nez. Celui qui pouvait d’un simple mouvement passer d’un bord à l’autre de l’univers se retire pour la première fois de ce monde qui l’écœure.

Si Mendoza fut certainement le premier homme que la boxe a sorti du caniveau, il est également le premier que le ring a retenu bien trop longtemps. Conscient que pour prétendre au repos de justes, il se devait d’user jusqu’à ses dernières forces, ou taquiné par le démon de la vanité, il pensait que le bras armé de sa volonté pouvait suspendre le temps destructeur au-dessus de ses jours, il remonte dans l’arène à 56 ans pour vraisemblablement régler un énième créancier. Les schémas qui relient le boxeur et la scène n’ont pas beaucoup varié en deux cent ans. Mais il le fera également pour en baver encore, éprouver son corps, ressentir la douleur des coups, recevoir l’amour de la foule et aimer une dernière fois cette Dame la boxe qui lui a tant apporté.

Les paupières de Daniel Mendoza se sont définitivement closes le 3 Septembre 1836, faisant l’effet de deux petites coques arrondies traversées par la lueur de la sérénité qui y a brillé jusqu’au dernier instant. Il est mort comme il est venu au monde, dans le dénuement et la pauvreté matérielle. Entre les deux pôles qui ont borné son existence, il a offert le patrimoine d’un esprit à la richesse inégalée.

Une postérité entre mythe et réalité

Le voyage qui nous a mené aux confins de la mémoire touche à sa fin. Et pour tout vous avouer je ne sais toujours pas quoi penser de ce Daniel Mendoza, qui échappe à ma raison et a emprisonné chacun de mes instants durant les dix jours qui m’ont été nécessaire à la rédaction de ce papier.

Il ne m’était pas possible de séparer la légende de la réalité, d’extraire le factuel de l’incroyable pouvoir de l’imagination qui a probablement corrompu son œuvre. Loin d’être guidé par une démarche d’historien, ma plume a entretenu l’illusion de découvrir autre chose, d’explorer davantage les fabuleux ressorts de la dignité humaine. Daniel Mendoza est certainement un homme qui s’est égaré dans le labyrinthe du temps. Quelqu’un qui a vécu à une époque qui n’était pas la sienne, une époque qu’il a contribué à améliorer. Il fut à la fois la fertilité et la floraison d’un nouvel esprit qui a brisé les murs de la différence.

Digne descendant d’une lignée prestigieuse, Il a hérité d’un fil atemporel, tendu depuis des générations par des glorieux aînés tels Maimonide, le médecin des rois (Saladin, Richard cœur de lion ou Baudouin le lépreux.) ou David le roi étoilé d’un peuple qui avait cessé de briller depuis trop longtemps. Il a prolongé la trajectoire de ce fil et l’a tendu à son tour à la descendance Mendoza. « L’étoile de l’Est» est devenu davantage que le symbole distinctif d’appartenance à une communauté. Elle est la source créatrice, nourricière et inspiratrice de l’univers de la boxe. Elle est la cause et la première conséquence du Big Bang qui a révolutionné sa pratique.

Entre histoire et fantasme, « L’étoile de l’Est » était, est et restera à jamais le soleil de la galaxie « Noble Art ».

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