Les maudits de la Boxe : « L’Art au temps des cochons »

Si le combat aux poings est, malheureusement, sans doute aussi ancien que l’homme lui même, la boxe telle que nous la connaissons a mis longtemps à se codifier. Plongeons dans les méandres des origines du noble art.

La Boxe est un fabuleux matériau de construction pour bâtir des légendes hors du commun, hors du temps, Une texture unique et inimitable, un fil à tisser des destins intemporels qui chatouillent l’imaginaire et suscitent l’admiration.

Une pratique intemporelle

Depuis sa supposée naissance sumérienne (entre 3500 et 1500 ans avant notre ère) jusqu’aux réunions étoilées des casinos du Nevada, ses formes d’expressions et ses appellations ont varié au gré des siècles et des époques traversés. Les civilisations l’ont modelée aux mœurs de leur temps et si certains élans moraux propulsés par la religion ont proscrit sa pratique (notamment la Rome christianisée), le pugilat a toujours su ressusciter grâce à l’ingéniosité et la témérité de ses nouveaux adeptes.

La fascination qu’elle exerce puise ses racines dans la tradition immémoriale qui érige le combattant en héros populaire, une incarnation de la respectabilité que lui confère la dureté de sa pratique. Mais réduire la boxe à une vulgaire épreuve de force serait se couper de tout ce qui fait son essence, un attrait répulsif ou une répulsion attractive qui nous renvoie à la primitivité de notre condition.

Afin d’appréhender au mieux les ressorts mystérieux de cet art, il convient de voyager dans le passé, d’emprunter les couloirs du temps, parcourir les allées de la mémoire. Un épisode fondamental de son histoire se trouve injustement relégué dans l’oubli. Et Pour éclairer cet épisode, il nous faut remonter à l’ère de la sécularisation de la discipline.

Un point de départ : l’Angleterre du XVIIème siècle

Après une longue période d’hibernation, le pugilat réapparaît en Angleterre au cours du 17e siècle. Des combats se déroulent de plus en plus fréquemment dans les gargotes de l’Est londonien. La ferveur se nourrit au rythme des pintes qui arrosent les gosiers asséchés et au tintement des schillings placés sur un des courageux venus se faire cogner dans le buffet, perdre quelques dents, se faire briser des côtes dans l’espoir de contourner la pauvreté de leur existence au risque d’y sombrer définitivement, … corps et âmes.

Le phénomène prend une ampleur qui dépasse progressivement les couches de la société. La fièvre émanant des arrière-salles enfumées des tavernes gagne aussi la Gentry londonienne. Très vite, elle s’approprie ce nouvel opium du peuple et le sort des bouges infâmes des bas-fonds de White Chapel. Elle administre sa pratique, et lui donne un nom (Boxing, du verbe To Box, frapper avec le poing). Captivée par la violence du spectacle et la dramaturgie qu’il renferme, elle prend soin de le mettre en scène afin de tirer le maximum de bénéfices des énormes sommes engagées dans les paris. Chaque Noble, chaque duc a son poulain, souvent un serviteur de la maison. La boxe devient prisonnière d’un système coercitif où le véritable enjeu est la réputation des familles de la noblesse londonienne qui s’affronte par serviteur interposé.

Le sujet, sélectionné pour son imposante stature, est la personnification virile de la vanité du patron qu’il sert. Il ne représente pas davantage qu’un bourrin des champs de courses usé jusqu’aux jarrets pour satisfaire l’ego de son propriétaire. Il ne lui manque au fond que les armoiries de la famille tatouées sur les pectoraux. Les affrontements durent jusqu’à ce que l’un des protagonistes soit mis K.O. ou qu’il abandonne.

Un pionnier : Jack Broughton

À la fin de la première moitié du 18eme siècle, un personnage émerge naturellement de ces multiples « bastons » : Jack Broughton. Invaincu pendant 10 ans entre 1740 et 1750, il est proclamé Champion Du monde par le microcosme pugilistique. Il devient le protégé du duc de Cumberland, frère du Roi George II.

Le 24 avril 1741, il bat le cocher du prince de Galles, George Stevenson. Après 35 minutes d’un combat d’une rare violence, Stevenson perd connaissance et sombre dans le coma. Il décède tragiquement quelques jours plus tard. Jack Broughton est profondément traumatisé par le drame. Il prend ses distances avec le monde de la Boxe. Sa conscience est torturée. Après un long moment d’isolement et de questionnement, Il réapparaît tel Moise descendant du Sinaï avec les tables de la Loi. Il rédige sept règles gravées dans le marbre qui servent de socle immuable au processus civilisationnel de la Boxe, et proclame la création d‘une fédération, le Pugilistic Club, organe qui aura pour principale mission de garantir leur mise en application.

Malgré les efforts de Broughton, le parlement anglais prononce l’interdiction de la boxe considérée comme immorale et dangereuse. Pour survivre, elle rentre à nouveau dans la clandestinité et va devenir l‘otage des combines en tous genres. Les carrières sportives sont indexées sur la courbe des paris. Des fortunes se font et se défont au gré des arrangements. Les boxeurs, soucieux de leur niveau de vie, respectent le scénario et le rôle qui leur est assigné. La discipline devient alors le jouet de certains, faisant à la fois la délectation des hémophiles et autres détraqués nourris à la fange de l‘humanité, elle fait la fortune des bookmakers, ceux-là même qui gagnent leur vie sur la fascination qu’exercent ceux qui risquent la leur.

Le 18eme siècle tire à sa fin. Et avec lui, la boxe agonise. Discréditée, elle n’en finit plus d’être en gestation, comme un enfant, qui pour naître au monde, attend le cadre normatif et sécurisant nécessaire à son développement. Elle illustre la brutalité des mœurs d’une société reflétant paradoxalement le bon goût et l’élégance. Près d’un demi-siècle après la loueuse initiative de Jack Broughton, elle se trouve toujours à l’état d’ébauche. Elle appelle de ses vœux un représentant qui saura révéler la dimension universelle et artistique encore enclose en elle. L’époque appelle désespérément un champion.

Le pugilat répondra à son appel et lui enverra, sous les traits de Daniel Mendoza, son premier prophète…

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