Dossier formation : USA, une nationalisation qui marche

La traversée du désert que s’apprête à connaitre le tennis français, son homologue américain le connaît chez les garçons depuis près de 15 ans. Depuis 2003, aucun yankee n’a ainsi soulevé un trophée majeur, une éternité. Une sombre parenthèse qui pourrait bien se renfermer prochainement grâce à des réformes majeures.

Les années 90 ont été marquées par la bannière étoilée tant les champions mémorables se sont succédé au panthéon du tennis mondial. Sampras Agassi, Courier, Chang et compagnie ont ainsi squatté le haut du panier, étant jusqu’à six compatriotes conjointement membres du Top 10. Team USA a même aligné contre la Suisse en 1992 une équipe uniquement composée d’anciens n°1 mondiaux (Sampras, Courier, Agassi et McEnroe) ! Une décennie de records et puis plus rien, ou presque.

1 – Un système privé en bout de course

Hormis Andy Roddick, aucun américain n’a plus atteint une finale majeure et comble du désastre, pour la première fois dans l’histoire du classement ATP, les USA n’avait personne dans le Top 10 mondial en fin de saison en 2012, et ce jusqu’en 2017 ! Une chute libre qui s’explique en grande partie par l’essoufflement d’un système. Pendant trop longtemps, la formation américaine s’est reposée sur les académies, notamment celles de Nick Bollettieri à Bradenton ou de Chris Evert à Boca Raton. Avec un certain succès, qui a ensuite perverti le système.

Ces institutions qui ont façonné tant de champions ont en effet été victimes de leur succès. Alors qu’elles accueillaient presque exclusivement des locaux, elles se sont, comme tous les secteurs d’activité, ouvertes à la mondialisation et ont commencé à former des tennismen du monde entier. Tommy Haas, Kei Nishikori sont notamment venus se former du côté de Boca Raton, prenant autant de places aux athlètes locaux, relégués au second rang.

C’est tout le problème d’un organe indépendant de la fédération, il se fiche bien de savoir d’où vient le talent, l’important c’est de le développer et d’en tirer un retour sur investissement. Une obligation de résultat rendue plus prégnante par l’entrée de l’écurie Nick Bolettieri dans le giron d’IMG. Là où le gourou de Boca Raton était prêt à perdre de l’argent sur un gamin local dans lequel il croyait, ce n’est plus le cas des actionnaires d’IMG. Un constat s’est alors imposé, il fallait faire de la formation un enjeu public.

2 – La reprise en main de l’USTA

Face à cette évidence et consciente du retard qu’elle avait pris, l’USTA a enfin compris qu’elle devait encadrer ses meilleurs jeunes. En s’inspirant largement du système français, elle a fondé sous l’égide de Billie Jean King et Patrick McEnroe, des académies fédérales en Floride et en Californie, où l’on peut jouer quasiment toute l’année au tennis. Un programme destiné aux 8-9-10 ans et parrainé par Michelle Obama a même été créé, l’Under 10. Une seule cible, le réservoir de 14 millions d’Américains qui n’y jouent mais déclarent « un intérêt » pour ce sport. Ce sont eux qui doivent élargir la base de la pyramide.

Craig Morris, chargé des secteurs Jeunesse et Communauté à l’USTA, explique que « Le gros problème dans ce pays était l’accessibilité. Vous vouliez que votre enfant fasse du tennis, vous ne saviez pas où comment vous y prendre. Il y avait des tas d’offres mais aucune visibilité. » La fédération a donc débroussaillé le terrain en créant l’application « Net Génération », tout en martelant un message clair sur l’intérêt pour les parents d’encourager leur progéniture à pratiquer un sport épanouissant et non traumatisant. Une communication doublée de la construction d’un centre national à Orlando, avec 100 courts, dont une trentaine réservée aux espoirs.

Bolettieri ne s’y trompe pas : « En dépensant du temps et de l’argent dans la détection, Pat McEnroe et son équipe ont déjà réalisé une percée majeure avec les filles. Je suis persuadé qu’il en sera de même pour les garçons ». La prédiction du gourou de Boca Raton, datant de 2013, est déjà proche de se réaliser. Aux Petits As, le mondial des 13/14 ans, les américains ont remporté trois des huit dernières éditions et leurs progrès sont plus que notables sur le circuit junior. Alors qu’ils n’avaient remporté que quatre des cinquante-deux éditions des grand chelems juniors entre 2001 et 2013, ils en ont déjà remporté plus en cinq saisons, réalisant même un petit chelem en 2015 avec trois joueurs différents !

3 – Des résultats déjà visibles à l’ATP

Alors que Isner et Querrey arrivent tranquillement vers leur fin de carrière, les américains tiennent déjà leur nouveau leader. À 25 ans et malgré une technique qu’on qualifiera poliment de rudimentaire, Jack Sock est aujourd’hui une valeur sûre du circuit, demi-finaliste au dernier master et régulièrement membre du Top 10. S’il n’a pas forcément le profil d’un successeur aux Sampras, Agassi et autres Roddick, il a tout pour encadrer l’éclosion des pépites qui arrivent à toute vitesse.

À la tête de ces jeunes loups, deux phénomènes : Frances Tiafoe et Taylor Fritz. Le premier est un diamant brut, explosif et surpuissant, il fracasse le circuit depuis le début de saison. Plus jeune vainqueur de l’Orange Bowl, il a déjà remporté son premier titre ATP, s’est offert les scalps prestigieux de Del Potro, Roanic ou Carreno Busta et pointe au 38ème rang mondial. Le second a été élu « star de demain 2016 » par ses pairs, a atteint une finale ATP dès son troisième tournoi et une incursion aux portes du Top 50.

Mais plus que ces deux têtes de pont (après tout, parle t-on d’une formation suisse avec Federer et Wawrinka ?), c’est le volume de jeunes talents qui interpelle ! Donaldson, McDonald, Mmoh, Rubin, Opelka, Eubanks, Escobedo et Kozlov sont tous membres du Top 200 à moins de 23 ans. Une densité impressionnante qui confirme le retour aux affaires imminents de l’Oncle Sam au sommet de la hiérarchie.

Avec la France qui paye son monopole fédérale et les Etats-Unis qui semblent presque prêts à y venir, où se situe alors la vérité d’un système de formation équilibré ? Peut-être encore plus au nord, de l’autre côté des chutes du Niagara…

Partie 3 à suivre : le Canada, nouvelle référence ?

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