Dossier formation : le Canada, nouvelle référence ?

L’équilibre entre privé et public que cherche à mettre en place le tennis US pour se relancer, une autre fédération nord-américaine l’a peut-être déjà trouvé. Parti de rien, Tennis Canada pourrait ainsi vite devenir une référence mondiale.

Avec une population relativement faible, un climat très défavorable et une tradition tennistique quasiment inexistante dans un pays où le hockey est roi, c’est peu de dire que nos cousins du grand nord manquent d’atouts pour exister dans le monde impitoyable de la petite balle jaune. Et pourtant, depuis une dizaine d’années, les talents canadiens semblent éclore sans discontinuer. À travers les témoignages d’Eugène Lapierre et de Louis Borfiga, respectivement vice président et responsable haut-niveau de Tennis Canada, nous nous sommes penchés sur ce phénomène.

1 – Copier les structures Françaises pour sortir de l’ombre

Au XXème siècle, les références du tennis à la feuille d’érable se nomme Sébastien Lareau, Daniel Nestor ou (à mi-temps) Greg Rusedski avec comme référence ultime Robert Bédart triple vainqueur de l’Open du Canada entre 1955 et 1958 mais jamais 1/8èmede finaliste en majeur, bref que du très lourd… Depuis, Frank Dancevic, ATP 65 à son top, à a ouvert le voie à Vasek Pospisil, Milos Raonic, Denis Shapovalov et demain Felix Auger-Aliassime. Un hasard ?

Certainement pas, plutôt le fruit d’une longue réflexion et la mise en place d’une stratégie que nous explique Eugène Lapierre : « Vers 2005, on a regardé ce qui se faisait ailleurs, dans les pays qui sortaient le plus grand nombre de joueurs de haut-niveau comme la France, la Russie ou l’Espagne et on s’est rendu compte que ces modèles avait comme point commun de réunir les meilleurs jeunes d’une génération dès les juniors dans un centre d’entraînement national. On a donc voulu faire pareil, mais, pour mettre en œuvre un tel projet, il nous manquait les entraîneurs ».

Un manque auquel ils vont remédier en débauchant Louis Borfiga, alors coach à l’INSEP. Comme le dis en plaisantant Eugène Lapierre « on ne s’est pas contenté de copier la France, on leur a aussi chipé leur personnel ! ». Une fois l’équipe recrutée, le centre national est très vite sorti de terre à Montréal accompagné de centres régionaux dans tous le pays. Ces structures établies, Louis Borfiga a développé des programmes adaptés aux jeunes de moins 12 ans et aux plus de 18 ans. Un vrai travail de bâtisseur qui a vite porté ses fruits.

2 – L’émulation pour faire émerger des champions

Avec ses nouvelles fondations, largement inspirées du modèle français, Tennis Canada s’est donné les moyens de grandir, restait encore à mettre en place une philosophie de développement efficace. Pour Borfiga, elle se fonde avant tout sur l’aspect mental. Il explique que son second chantier aura ainsi été de « changer les mentalités, les canadiens se contentant souvent de participer, il a fallu leur apporter cette volonté de gagner ». Facile à dire, moins facile à faire.

Pour y arriver le nouveau patron s’est appuyé sur un axe fort, émulation et responsabilisation. Le technicien dit « croire beaucoup au fait de réunir les joueurs dans un même lieu en les sortant toujours de leur zone de confort » et va mettre en place des groupes d’élites les plus concurrentiels possibles dans lesquels le joueur est porteur de son projet, accompagné par des entraîneurs devant assumer une « obligation de résultat ». Si le cadre d’entraînement doit être confortable ce n’est pas le cas des conditions d’entraînement qui doivent préfigurer la pression, l’insécurité et la remise en question permanente du tennis professionnel. Le tout en maintenant un « esprit de groupe positif où tout le monde tire dans le même sens ».

Un équilibre fragile mais qui a vite permis de faire émerger, avec « un peu de chance » selon Eugène Lapierre, une première génération incarnée par Milos Raonic, premier Canadien finaliste en Grand Chelem. Une réussite initiale sur laquelle les hommes forts de Tennis Canada ont voulu capitaliser pour légitimer leur action, stimuler la pratique du tennis et attirer toujours plus de jeunes talents. Les enfants avaient désormais une raison d’y croire, un exemple à suivre, un héros à admirer.

3 – Une flexibilité qui fait la différence

Une philosophie louable et efficace mais qui se double surtout d’un pragmatisme relativement inédit pour une fédération. En effet, loin de vouloir tout contrôler comme on a parfois pu le voir en France, Tennis Canada a conscience que le service public ne peut y arriver tout seul. Eugène Lapierre nous explique ainsi que : « jusqu’à 18 ans, les jeunes n’intègrent pas le Centre National à plein temps mais trois jours par semaine, du vendredi au dimanche, passant le reste du temps dans leur club, avec leur coach d’origine ». C’est notamment le cas de Felix Auger-Aliassime qui partage son temps entre Montréal et Québec, sa ville natale.

Un mode de fonctionnement qui affirme une volonté d’intégrer la famille du jeune au processus de développement. Si, selon Borfiga, « les parents doivent rester à leur place, il faut néanmoins composer avec eux ». Une vision qui rejoint celle de Lapierre, convaincu de l’importance du cadre familiale dans la réussite d’un tennisman. Pour ce dernier : « former un champion est aussi une histoire de famille ». Une ouverture d’esprit qui tranche beaucoup avec ce qui ce fait chez nous et qu’on retrouve dans le rapport aux structures privées.

Pour Lapierre, « l’important c’est que l’athlète atteigne son plein potentiel et si c’est par le truchement d’une académie privée, tant mieux ! ». Ainsi, Tennis Canada travaille en étroite collaboration avec d’autres structures comme TessaTennis, l’académie de la mère de Denis Shapovalov. Dans ce cas précis, Tennis Canada a aidé et accompagné le joueur « sans arrières pensées ni mauvais sentiments » même s’il a continué à s’entraîner au quotidien dans un cadre privé. Une ouverture d’esprit bien illustré par le duo de terreurs canadiennes, Aliassime pur produit fédéral et Shapovalov issu d’un parcours privé.

Organisation, philosophie et pragmatisme, trois vertus qui font du tennis canadien une remarquable synthèse du meilleur de ce qui se fait ailleurs et lui permettent de regarder dans les yeux les géants du tennis mondial. Reste maintenant le plus difficile, pérenniser ce modèle pour installer définitivement le Canada au rang des nations qui comptent et remporter des titres majeurs. La route est longue mais le chemin est le bon.

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