Coupe d’Europe : quelles réformes pour franchir un palier ?

Alors que les phases de finales des deux coupes européennes se lancent ce week-end avec sept représentants tricolores, la fièvre continentale peine encore à contaminer les supporters de rugby de ce côté du Channel. Un désintérêt surprenant qui ne semble pas inéluctable.

Demandez à n’importe quel supporter français vers quelle compétition son cœur balance et vous obtiendrez immanquablement la même réponse : le Top 14. La quête du Bouclier de Brennus, trophée mythique du sport hexagonal, reste l’objectif d’une vie pour tout rugbyman qui se respecte et l’emporte largement sur la conquête européenne pourtant plus ardue.

En effet, l’intensité des matches européens est sans commune mesure avec celle de notre compétition domestique. Plus de temps de temps de jeu effectif, plus d’engagement, plus de précision dans les lancements de jeu, la Champions Cup est, rugbystiquement, l’échelon intermédiaire entre le championnat et le niveau international. Cependant, rien n’y fait. Alors que pour les Anglo-Saxons évoluant dans nos clubs, l’Europe reste la panacée (rien de surprenant que le RC Toulon, club multi culturel y réussisse si bien), les locaux restent insensibles à ses charmes.

L’absence d’une identité forte

Et pourtant, ce n’est pas faute d’y performer puisque la France est le pays qui y compile les meilleurs résultats devant l’Angleterre. Un état de fait visiblement insuffisant pour électriser les foules. Si l’on devait se risquer à une comparaison avec le football, le constat serait cruel, là où la Ligue des Champions fait figure de référence absolue, de fantasme, de graal inaccessible et intouchable, la Champions Cup peine à faire rêver. Pourquoi ? Tout d’abord par un manque d’identité. La fin de la HCup, qui s’était construit une vraie reconnaissance, en 2014 a fait beaucoup de mal à l’Europe du rugby. Un pas en arrière qu’il faut compenser.

Quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit quand vous pensez à la Ligue des Champions ? Sa mise en scène ! Rien de tel que son hymne reconnaissable dès les toutes premières notes pour électriser les foules et donner des frissons au supporter le moins émotif. La musique de Tony Britten donne le ton dès l’entrée des équipes, marque le lancement de la compétition, symbolise pour les joueurs l’accession à une élite, l’entendre est déjà un accomplissement dans une carrière. Elle semble indissociable de la compétition alors qu’elle n’existe que depuis 1992. Sa mise en valeur est « LE » coup marketing de l’UEFA dont doit s’inspirer l’EPCR pour développer l’image de ses compétitions.

La symbolique doit également être visuelle. Quel est le point commun des plus grandes compétitions sportives de la planète ? Un trophée immédiatement identifiable. La Coupe Davis a le Saladier d’Argent, l’Americas Cup a l’Aiguière (d’argent elle aussi), les sports d’hiver, les globes de cristal… Le rugby ne fait pas exception avec la Coupe William Webb Ellis et bien sûr, notre fameux « Bouclard ». Bref, pour que le trophée soit désirable, il faut qu’il soit unique. Inspirons nous encore du football et son incomparable « Coupe aux grandes oreilles » pour élaborer une récompense qui ressemble enfin à quelque chose, qui soit incomparable, exceptionnel, précieux, pas cette espèce de coupe insipide et sans relief qui semble avoir été générée aléatoirement par un jeu vidéo.

Un accès plus sélectif

Au-delà de leur symbolique, la force des coupes d’Europe de football est leur sélectivité, y accéder est une gageure et un honneur. Sur vingt club de Ligue 1, six au maximum s’offrent chaque année un destin européen alors que tous les clubs du Top 14, y compris les promus, jouent l’Europe. C’est bien évidemment une totale aberration, voir des clubs évoluer en Coupe d’Europe alors qu’ils découvrent leur élite nationale est ubuesque, s’exporter ne doit pas un dû mais une récompense. Il est ainsi impératif de réduire le quorum de participants pour chacune des deux compétitions. Les deux compétitions passeraient à seize équipe chacune contre vingt aujourd’hui. Un resserrement global qui se retranscrirait bien évidemment sur le nombre de places attribuées à chaque championnat.

Ainsi, seules les quatre meilleures équipes du Top 14 et de Premiership seraient qualifiées pour la Champions Cup en compagnie des six meilleurs de Pro 14 (avec au moins un représentant des quatre fédérations et sans les franchises sud-africaines). Les vainqueurs des deux compétitions continentales glanant elles aussi leur ticket sur le quota de leur fédération. Les deux dernières places étant attribuées à deux clubs de championnats secondaires issus d’une phase qualificative (ex Bouclier Européen). Même système pour la Challenge Cup avec quatre français, quatre anglais, six celtes et deux invités.

Cette formule aurait pour intérêt de relancer l’attractivité des compétitions en en réduisant l’accès dans les bastions historiques mais également de développer sa résonance dans le reste de l’Europe en élargissant la provenance des participants. La Champions Cup, devenue hyper sélective n’en serait que plus prestigieuse et la Champions Cup, aujourd’hui anonyme, serait boostée par l’arrivée de gros clubs. Une nouvelle compétitivité provoquant automatiquement une progression sportive et, par ricochet, médiatique et télégénique. Cette deuxième compétition cesserait d’être l’inutile « Coupe Mickey » qu’elle est aujourd’hui.

Ue épreuve enfin lisible :

Ce passage à 16 clubs par compétition aurait également l’énorme avantage de rendre enfin compréhensible et lisible le déroulement de la compétition. Aujourd’hui, avec 20 équipes réparties en cinq poules de quatre pour déterminer les quart de finales, le grand public a toutes les peines du monde à savoir à quelle sauce son équipe va être mangée. Entre les histoires de meilleurs premiers et de meilleurs seconds, difficile de s’y retrouver et de garantir une équité pour tous les participants. Peut-on effectivement considérer que les clubs issus de poules plus faibles sont véritablement les « meilleurs » deuxièmes quand d’autres doivent se coltiner des poules de la mort ?

À seize, aucun problème, plus besoin de calculatrice, terminés les calculs d’apothicaires ! Les quatre premiers accueillent les quatre seconds et, comme pour le championnat les demi-finales se jouent sur terrain neutre, dans le même stade. Une simplification également permise par le nombre de représentants de chaque championnat pour la composition des poules : un chapeau avec les clubs français, un second avec les clubs anglais, un troisième avec les quatre meilleurs celtes et le dernier avec les deux derniers qualifiés du Pro 14 et les deux invités. Les clubs seraient ainsi réparties dans quatre poules équilibrés de très haut niveau favorisant de nombreux chocs dès les phases de poule. Une situation claire qui en terminerait avec des affrontements entre clubs d’un même pays dès les poules, une ineptie pour une compétition continentale.

Cette professionnalisation dans l’approche et l’organisation permettrait deux choses : crédibiliser la compétition en mettant fin aux relents d’amateurisme qui collent au rugby et favoriser la commercialisation des droits de ces deux compétitions nouvellement créées. Un premier pas vers une re-dynamisation de ce sport, aujourd’hui en recul dans ses bastions traditionnels et une diffusion vers des territoires encore à conquérir. Alors que les autres sports collectifs majeurs sont toujours plus présents, structurés et compétitifs, le rugby européen ne peut éternellement se complaire dans sa médiocrité en se cachant derrière ses sempiternelles et surannées « valeurs », n’ayons plus peur de regarder ce qui fonctionne ailleurs, copier le modèle du football ne doit plus être un tabou.

Identité, élitisme, professionnalisme, trois mots qui doivent absolument devenir le cheval de bataille de l’EPCR pour que les compétitions européennes gagnent enfin leurs lettres de noblesse. Après 22 ans d’existence, il serait plus que temps !

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