Bernard Lama : « On croirait que la presse française préfèrerait voir Manchester se qualifier »

À la veille du très attendu Manchester United – PSG, l’emblématique gardien du Paris-Saint-Germain des années 1990, Bernard Lama a répondu sans détours aux questions de Sport-Vox… De la relation Aréola/Buffon au traitement médiatique de Neymar Jr. en France, le Champion du Monde 1998 affirme son point de vue, sans langue de bois.

Sport-Vox : Bonjour Bernard, vous étiez le capitaine de l’équipe en 1996, vainqueur de la Coupe des Vainqueurs de coupes contre Vienne… Comment vous prépariez-vous à l’approche des grands rendez-vous européens ?

Bernard Lama : Quand on est un joueur de haut niveau, et qu’on joue la Coupe d’Europe régulièrement, on ne se pose pas de questions. Moi je rentrais sur le terrain toujours dans l’état d’esprit de ne pas encaisser de buts. Lors des matchs de Coupe d’Europe, il y a un environnement qui favorise la concentration et permet cet état de sublimation.

SV : Pensez-vous que les évolutions médiatiques et économiques autour des joueurs changent leur façon de se préparer ? Comparé à votre époque par exemple ? 

BL : Il est vrai que plus on met d’argent dans un club, plus les objectifs sont élevés mais le principal objectif, c’est de gagner. Donc aujourd’hui, l’objectif du Paris-Saint-Germain va bien sûr au-delà du Championnat, il faut participer tous les ans à la Coupe d’Europe pour la gagner à un moment donné. On n’est sur des objectifs différents de l’époque pour le club, mais pour l’équipe le but est le même, gagner. L’important c’est de gagner.

SV : Justement, vous nous dites que l’important est de gagner. Samedi, Paris a gagné contre Bordeaux (1-0), mais Gianluigi Buffon est apparu mécontent devant la presse, demandant un autre état d’esprit contre Manchester ce mardi. Vous agréez ? 

BL : Oui, il a raison. Logiquement, Paris aurait dû s’imposer 3 ou 4-0 car dès qu’ils accéléraient, les Bordelais étaient vite débordés. C’est un garçon expérimenté qui doit être capable de recadrer ses partenaires. Mais on lui demande avant tout de bien garder les cages du PSG. Ça ne sert à rien de parler si on n’est pas performant sur le terrain. Il a bien fait les deux hier contre Bordeaux…

“Avec Buffon, Aréola ne va pas apprendre beaucoup techniquement, mais plutôt sur le plan humain.”

SV : Voyez-vous en Gigi Buffon (40 ans) un mentor pour le jeune Alphonse Aréola (25 ans) ?

BL : Non, je ne pense pas qu’il soit là pour être son mentor. C’est à Aréola de venir s’imposer comme titulaire et de mettre Buffon sur la touche (rires). C’est plutôt ce message que veulent lui faire passer les dirigeants. Buffon a de l’expérience et du leadership, donc c’est à Aréola de s’en inspirer. Il faut observer, regarder, échanger. Il ne va pas forcément en apprendre beaucoup techniquement, mais plutôt sur le plan humain, de la façon de manager ses joueurs depuis sa surface.

SV : Y’a-t-il une relation qui doit se créer entre les deux gardiens, notamment à propos de la transmission de l’expérience et des compétences ? 

Il doit y avoir une relation de complicité entre eux. il ne sont pas vraiment concurrents, car ils savent tous les deux qu’ils vont jouer régulièrement. Ils ne sont pas du tout dans la même période de leur carrière. Leur rôle dans la vie de l’équipe n’est pas le même sur certains plans. Mais sur le terrain, les deux ne doivent pas encaisser de but.

“Neymar est une multinationale à lui seul (…) La France n’aime pas les grandes stars.” “Même d’anciens footballeurs n’ont rien compris à ce qu’est Neymar…”

SV : Quand vous jouiez au PSG, vous étiez coéquipier du premier n°10 parisien et brésilien, Raï. Lui et Ronaldinho ont tout de suite été encensés par le public et les médias français. Aujourd’hui, Neymar est aussi n°10 et réussit sur le plan sportif, pourtant il est souvent critiqué dans les médias. Comment l’expliquez-vous ?

BL : Pour moi, Neymar est différent de par sa personnalité et sa dimension. En termes de communication et de marketing, il est supérieur aux deux autres réunis. Il fait juste partie des meilleurs joueurs de tous les temps, ce qui n’était pas le cas pour Raï et par moment pour Ronaldinho. Certes, Neymar n’a pas le même vécu en sélection que Raï et Ronaldinho, mais au niveau marketing c’est une multinationale à lui tout seul. C’est une star planétaire, une icône nationale…

SV : En effet, en Espagne et au Brésil, il était adulé par les observateurs. Or, en France, les médias évoquent souvent des sujets comme sa soirée d’anniversaire, ses blessures et simulations. Ce climat, s’il reste inchangé, pourrait-il le pousser à partir avant la fin de son contrat (jusqu’en 2022, ndlr) ? 

BL : Oui, il y a de grandes chances qu’il s’en aille en effet. En fait, la France n’aime pas les grandes stars, qu’elle soit française ou autre. Elle est souvent jalouse. Par exemple, Ribéry et Benzema ne sont pas mis en avant en France, car pour les institutions et les médias, ils ne sont pas représentatifs de ce qu’est la France.

C’est ce qui se passe pour Neymar, on n’a toujours pas compris qu’on a une exception dans notre championnat. Les médias en font des tonnes à son sujet, et même d’anciens footballeurs s’y mettent. Même d’anciens footballeurs n’ont rien compris, à ce qu’est Neymar et à la chance qu’ils ont de commenter les matchs d’un tel garçon… Ce qui est plutôt triste.

“On croirait que la presse française préfère voir Manchester se qualifier … Il faut que tout le pays se mette derrière Paris, Lyon et Rennes.”

SV : Comment sentez-vous cette confrontation de mardi contre Manchester, sans Neymar, Cavani et Meunier tous absents ?

Il va falloir faire un match d’équipe. Il faut une équipe très solidaire, moins portée sur le talent individuel de ses stars que sur le talent collectif. Et parfois, une équipe comme ça est plus dangereuse à affronter. On va trouver d’autres joueurs que Neymar et Cavani pour faire la différence. 

Depuis le début de la saison, le PSG va bien. Avec un nouvel entraîneur, ils n’ont perdu qu’un match en championnat et dominent leur sujet la plupart du temps. On peut comprendre qu’ils ne soient pas à 150% chaque match.

Il nous reste très peu de représentants en Coupe d’Europe, et le PSG est souvent présent à ce stade de la compétition. À un moment, il faut que tout le pays se mette derrière le PSG, Lyon et Rennes. Qu’on arrête de dire “Ils ne sont pas bons, ceci, cela…” Ce ne sont pas des robots.

SV : Quelle différence voyez-vous entre la fédération des Français derrière le PSG de votre époque et celui d’aujourd’hui ? 

BL : À notre époque on était beaucoup plus solidaires, car il n’y avait pas un club qui écrasait le championnat. Ça ne plait pas, on se désolidarise et on critique. C’est très Français après tout. En fait, on les affaiblit avant même l’échéance en mettant un tas de doute dans la tête de l’équipe alors qu’elle se prépare pour une guerre, car un match de Coupe d’Europe c’est une guerre physique, technique, tactique et surtout psychologique. On l’a vu avec Barcelone et la remontada, la presse a créé l’environnement qu’il fallait pour que Paris craque et soit éliminé. Là, c’est encore le cas, on croirait que la presse française préfère voir Manchester se qualifier. 

SV : Quel est votre point de vue sur ce Manchester United, qui marche très fort depuis l’arrivée de Solskjaer, et le départ de Mourinho ? 

BL : Je ne regarde pas leurs matchs, mais en voyant les résultats je suis content car c’est une équipe que j’aime bien. Ils ont plus de contenu dans leur jeu, et sont plus sereins qu’avec Mourinho. Au bout d’un moment il finit par être clivant et se met tout le monde à dos. Aujourd’hui, l’équipe a retrouvé une vraie force collective et un coup c’est Martial, un coup c’est Pogba

SV : Donnez-nous un petit pronostic pour la double confrontation entre le Paris-Saint-Germain et Manchester United ? 

BL : C’est un match très ouvert qui ne se jouera pas sur une seule rencontre. Je pense que Paris a un petit temps d’avance aujourd’hui, car il n’y a pas tous ces mois de galère que Manchester a connu cette saison. Maintenant, c’est à Paris de reprendre sa marche en avant. Moi, je vois une qualification du PSG sur les deux matchs. Il y aura un vrai adversaire en face, ils ne joueront pas à 10 derrière, et c’est la chance du PSG, car avec Mourinho, ça aurait été compliqué à mon avis. Là, on aura un beau match qui sera ouvert.

Oui, il y a de grandes chances qu’il s’en aille en effet. En fait, la France n’aime pas les grandes stars, qu’elle soit française ou autre. Elle est souvent jalouse. Par exemple, Ribéry et Benzema ne sont pas mis en avant en France, car pour les institutions et les médias, ils ne sont pas représentatifs de ce qu’est la France.

C’est ce qui se passe pour Neymar, on n’a toujours pas compris qu’on a une exception dans notre championnat. Les médias en font des tonnes à son sujet, et même d’anciens footballeurs s’y mettent. Même d’anciens footballeurs n’ont rien compris, à ce qu’est Neymar et à la chance qu’ils ont de commenter les matchs d’un tel garçon… Ce qui est plutôt triste.

Un grand merci à Bernard pour cette entrevue.

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